Dans le Doubs le Secteur Chantiers d'Insertion Actions de Prévention Spécialisée de l'ADDSEA

Dans une interview de “vousnousils“ de décembre 2015, Boris Cyrulnik fait le constat que « L’école a perdu sa capacité d’intégration : intégration des classes sociales défavorisées et de ceux issus de l’immigration. Dans ma génération, seuls 3% des enfants faisaient des études supérieures, mais lorsque j’étudiais la médecine, il y avait plus de 10% d’enfants “pauvres“, contre moins de 2% actuellement. Désormais, en France, un bon parcours scolaire suppose d’abord d’habiter dans les quartiers où sont situés les bons lycées et d’avoir accès à la culture. Ce n’est pas la pauvreté qui provoque l’échec scolaire, c’est l’éloignement des sources de culture. » Cyrulnik nous dit donc deux choses dans cette tribune, que l’accès à la culture est une des conditions de la réussite scolaire et que les classes sociales défavorisées ont plus de difficultés à accéder à la culture.

Constat généraliste et simple, pourtant réel, dont nous avons souhaité tenir compte dans la création d’une action répondant à la demande du Principal de la SEGPA du collège Lou Blazer à Montbéliard. De plus, depuis la loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République du 8 Juillet 2013, article 6, fait de l’éducation artistique et culturelle (EAC) le principal vecteur de connaissance du patrimoine culturel et de la création contemporaine. Cela se traduit par une augmentation significative des budgets consacrés à l’EAC, + 10 millions en 2015 et une volonté d’encourager, d’impulser de nouvelles initiatives, principalement dans ce qui est appelé les “zones blanches“, quartiers prioritaires de la politique de la ville et zones rurales ou périurbaines, territoires jugés trop éloignés de la culture. Ainsi, notre projet “l’art pour prévenir le décrochage scolaire“ fait écho à un constat sociétal que nous partageons et s’inscrit dans une dynamique nationale, impulsée par le gouvernement auprès des établissements scolaires.

Ce travail n’est pas réellement nouveau pour l’équipe de Montbéliard puisque depuis plusieurs années, de façon individuelle ou collective nous tentons de rendre la culture accessible aux jeunes qui en sont les plus éloignés. De nombreuses actions reflètent notre volonté d’accompagner les jeunes vers l’art et la culture, visite de musées, accompagnement à des spectacles et festivals, projets artistiques dans le cadre de chantiers éducatifs d’intérêt communautaire (CHEIC)… L’art, ne serait-ce que pour ouvrir le champ des possibles, qui leur est souvent inconnu ou leur semble inaccessible. L’art, ou ce média qui favorise l’ouverture d’esprit, le développement de l’imagination, de la sensibilité, qui suscite des émotions, développe le sens critique et donne sens au non verbal. L’art, comme outil riche et varié, vecteur de communication, parfois, entre l’éducateur et le jeune. Temps où rien ne se dit mais où tout se passe…

La création de ce projet fait suite à une sollicitation du Principal de la SEGPA du collège Lou Blazer pour l’accompagnement d’une jeune fille soumise à une exclusion temporaire. Nous n’avions jamais travaillé avec la SEGPA, ce fût donc l’occasion d’une rencontre entre l’équipe éducative et le nouveau Proviseur, arrivé à la rentrée 2016. De ce premier entretien sont ressorties les difficultés rencontrées avec une classe de 5ième, dont faisait partie la jeune fille à l’origine de cette rencontre. Difficultés de cohésion du groupe et difficultés personnelles d’un certain nombre d’élèves dont résultait un chahut et une tension qui dégradaient le climat scolaire. Jeunes en manque d’estime de soi, parfois stigmatisés par leur orientation scolaire et ayant besoin de s’affirmer, de prendre place par des comportements inadaptés mais visibles, bruyants, leur permettant d’exister.

Une intervention auprès de la classe nous a semblé pertinente. Pas une simple présentation des missions de la prévention spécialisée mais une action continue qui nous permettrait de tisser des liens avec ces jeunes qui pour la plupart, outre des difficultés scolaires, ont également des difficultés socio-éducatives. Nous souhaitions construire une action qui pourrait apporter plus de cohésion entre les élèves et une revalorisation individuelle. Tout en essayant de susciter un réel intérêt. Très rapidement nous avons pensé à un projet artistique, tous conscients de l’intérêt de ce type de support auprès de jeunes adolescents. Nous souhaitions être accompagnés par un professionnel, dans cette démarche, nous avons donc proposé à un artiste avec lequel nous avions plusieurs fois collaboré lors de CHEIC, de nous proposer des projets. De plus, nous savions que cet artiste était déjà intervenu auprès de classes de collège mulhousien sur ce type de format et nous étions garants de son professionnalisme ainsi que de son approche pédagogique avec les adolescents.

Cette action, initiée en 2016 et qui s’est poursuivie sur 2017, a eu pour but de favoriser les habilités sociales des jeunes, de créer des connexions autour d’un projet commun. Mais également apprendre, au travers d’une commande dont la réalisation requière concentration et sérieux, à canaliser les émotions et l’impulsivité, l’énergie vers un but précis et à ne pas se laisser disperser par celles-ci. L’éventuelle émergence, d’appétences et/ou de compétences pour le domaine des arts ou simplement pour ce qui touche au domaine manuel est un de nos buts annexes. L’ouverture d’esprit, le travail sur l’estime de soi et la valorisation individuelle et collective au travers de la réalisation d’une œuvre d’art nous semblent par contre primordiaux.

Grâce à l’engagement et à la volonté des différents partenaires associés à cette actions : le Principal et le professeur d’art plastique de la SEGPA, l’artiste, le PRE, le service prévention sécurité de la ville, la prévention spécialisée et bien sûr et surtout les 15 élèves de la classe de 5ième qui se sont tous beaucoup investis (ce sont eux d’ailleurs qui sont à l’origine du choix du sujet et bien que toute la démarche soit soutenue principalement par l’artiste et les différents partenaires, ils en sont les moteurs) que cette action ambitieuse a pu être menée à bien.

Le déroulement du projet:

Après de nombreuses réunions partenariales, servant à définir les différents axes du projet et l’implication de chacun des acteurs, nous l’avons présenté aux élèves. Une demi-journée par mois entre décembre 2016 et juin 2017, nous nous rencontrerions pour construire ensemble une démarche et une réflexion artistique autour d’un sujet que eux, les élèves, choisiraient, construiraient et alimenteraient. Ainsi, ils ont pu s’interroger sur leur façon de communiquer, le sujet « text’moi » ayant été retenu. Sur, le poids des mots. Les mots vite dits, vite écrits, tout aussi vite effacés et pourtant gravés à jamais. L’importance des mots à une époque où ils sont souvent vidés de leur sens, utiliser le mot juste et surtout ne pas utiliser le mot s’il est injuste. Les maux, bien sûr, que peuvent infliger les mots ! La communication rapide permise par les nouvelles technologies et tous ses risques… Tout ceci grâce au support artistique. Les élèves, par groupe, ont dû imaginer une conversation sms que des jeunes de leurs âges pourraient avoir entre eux. Une conversation banale à laquelle chacun pourrait s’identifier, qui interpelle par sa simplicité et par son côté commun pourtant valorisée par une production plastiquement aboutie et esthétique. Ainsi, le spectateur, tout en cherchant le sens de l’échange, peut-être même le sens caché, pourrait s’interroger sur ses propres échanges et interactions avec le monde. Comment se perçoit-il à travers ses communications écrites et comment les autres le perçoivent-ils ? Que révèlent de nous, nos mots, nos échanges même les plus anodins.

Séances de travail en classe d’arts plastiques

Affichage dans le collège

Pour tester ces hypothèses nous avons proposé aux jeunes d’afficher des impressions A3 au sein de leur collège dans un premier temps, puis dans le quartier sur lequel est implanté le collège afin d’observer et recueillir les réactions des passants/collégiens/habitant/spectateurs, ce qui fit naitre des séances spéciales de travail appelées : déambulations. Ce fût également l’occasion de proposer aux élèves une nouvelle approche de l’art, l’art in situ, proposition éphémère en interaction avec le lieu où elle est installée, et donc par la même, la notion d’installation dans l’art contemporain.

Commencer par observer...

Imaginer comment détourner un objet de son sens premier...

Chercher à interpeller...

Changer son point de vu, son regard, sur les choses!

Déambulation en extérieur

Mais les appels téléphoniques n’étant plus qu’une fonction annexe des téléphones portables et la communication passant de nos jours, et surtout pour les jeunes, par le visuel : la photo (instagram, snapchat…) nous avons pensé qu’il était important de travailler sur ce média. Avec la classe nous avons choisi d’aller en ville prendre des photos. La consigne étant de détourner un maximum les objets, images, bâtiments… tout ce qui se mettrait sous l’objectif de leurs portables, afin de trouver des sujets photo qui pourraient illustrer leurs conversations. L’idée étant de « se lâcher », c’est-à-dire, ouvrir ses yeux, son esprit et surtout son imagination. Voir ce qu’ils n’avaient jamais remarqué et voir un océan dans une flaque d’eau. Ce pas de côté, s’il a été difficile à faire dans un premier temps, a été révélateur d’une jeunesse bien formatée mais qui, avec du soutien pouvait appréhender les choses de manière différente, changer son regard sur le monde.

Journée  musée

Pour aller plus loin et offrir l’opportunité à ces élèves de voir les œuvres de certains des plus grands, mais surtout pour leur faire comprendre la diversité que recouvre les arts plastiques une sortie au musée de Unterlinden de Colmar ainsi que l’espace d’art contemporain André Malraux a été organisée. Cette journée fût riche en découverte et en partage.

Le calme règne lors des explications de l'artiste et du professeur d'art plastique sur les oeuvres observées.

Découvrir que les musées ne sont pas de vieux endroits poussiéreux, mais qu'ils peuvent être modernes et interactifs.

Deux oeuvres, parmi tant d'autres, qui ont questionnées et fascinées.

Lors de la dernière séance au collège les élèves ont pu découvrir le résultat de leur travail. Une installation a été improvisée dans la cour, mais ils pourront, nous l’espérons, très prochainement l’admirer dans un lieu propice à son accueil. Nous travaillons tous à faire vivre et valoriser cette œuvre en dehors de l’enceinte du collège, espérons qu’elle rencontrera le succès et qui sait pourra peut-être un jour trouver une place sur les murs d’un musée.

Restitution au collège:

Constats:

Outre le vif intérêt que les jeunes ont manifesté pour le projet et ce qu’ils ont pu apprendre sur l’art mais aussi sur eux même, la création ou le renforcement des liens partenariaux, 7 mois plus tard, les éducateurs du site de Montbéliard sont encore en contact avec plusieurs jeunes de la classe de SEGPA. De réelles difficultées ont été décelées chez certains au cours de ce projet, à qui nous avons pu proposer un accompagnement individuel et parfois s’en est suivi une rencontre avec la famille. Des jeunes que nous n’avions jamais rencontré sur le quartier, dont nous n’avions jamais entendu parler et qui pourtant présentent des difficultés socio-éducatives importantes. Des parents ayant besoin d’accompagnement, de soutien dans leur fonction parentale. Des familles fragiles. Cette expérience vient souligner le fait, s’il en était besoin, de l’importance du partenariat entre les services de prévention spécialisée et l’éducation nationale. Tout comme le tableau existe indépendamment du spectateur mais devient œuvre à travers lui, nos services peuvent exister de manière autonome mais sont totalement efficients au travers du partenariat.

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